Rythme emblématique du peuple Ewé, l’Agbadza porte en lui une histoire profondément liée aux rites de deuil et aux traditions guerrières. Mais au fil du temps, ce patrimoine musical s’est transformé, au point d’être parfois réduit à sa seule dimension chorégraphique.
Parmi les rythmes qui distinguent le peuple Ewé – présent au Togo, au Bénin et au Ghana – l’Agbadza occupe une place particulière. Véritable symbole culturel, ce genre musical traditionnel est aujourd’hui largement exécuté lors de diverses célébrations. Pourtant, son origine et sa signification profonde sont souvent méconnues.

De rythme de deuil à symbole culturel
À l’origine, l’Agbadza est un rythme étroitement associé aux moments de deuil et de malheur. Dans les sociétés ewé d’autrefois, il n’était pas exécuté à n’importe quelle occasion. Ce rythme servait avant tout à exprimer la douleur collective et à accompagner les cérémonies funéraires.
Historiquement, l’Agbadza est issu de la danse guerrière Atrikpui. Comme pour cette dernière, l’exécution du rythme était précédée de chants spécifiques destinés à préparer la communauté à la cérémonie. Ces chants annonçaient l’entrée dans un moment solennel, marqué par le recueillement et la mémoire.
Autrefois, le début de la cérémonie était également signalé par des coups de canon, destinés à informer les villages environnants qu’un événement grave venait de se produire. Ce signal sonore jouait un rôle de communication communautaire et permettait de partager l’information du deuil au-delà du village.

Une pratique rituelle devenue célébration
Avec le temps, certaines pratiques traditionnelles ont disparu. Les coups de canon ont notamment été abandonnés, jugés trop alarmants pour les populations.
Aujourd’hui, l’exécution de l’Agbadza est généralement précédée d’une prière adressée à Dieu et aux ancêtres, accompagnée d’une libation. Celle-ci consiste à verser une boisson, souvent du sodabi, ainsi que du “dza tsi”, mélange d’eau et de farine de maïs, en signe de respect envers les aïeux.
Peu à peu, l’Agbadza s’est transformé pour devenir un rythme exécuté lors de nombreuses occasions : funérailles, mariages, fêtes communautaires ou célébrations culturelles.
La danse qui accompagne ce rythme est connue sous le nom de « Tou me woè ». Elle se caractérise par des mouvements du dos légèrement cambré, accompagnés d’un balancement du corps vers l’avant et vers l’arrière, rappelant le battement d’ailes d’un oiseau, avec le pagne noué à la taille.

Agbadza et “Tou me woè” : une confusion fréquente
L’Agbadza est porté par un ensemble d’instruments traditionnels. Parmi les plus courants figurent : Kadam, le plus petit tambour ; Kpeshi ; Kplikpan, dont la sonorité dialogue avec le Kpeshi dans un jeu de « question-réponse » ; Gakogoé, le gong ; des castagnettes et des claquements de mains.
Cependant, selon les régions Ewé notamment chez les Avé, Watsi ou Zio, les interprétations peuvent varier. Chaque localité adapte le rythme et les instruments selon ses traditions, tout en conservant l’essence du genre.
Aujourd’hui, une confusion tend à s’installer entre l’Agbadza en tant que rythme musical et “Tou me woè”, qui n’est qu’une danse associée à ce rythme.
Pour l’artiste togolais Kossi Apeson, cette confusion contribue à dénaturer l’essence de cette tradition. « Ce qu’on chante de nos jours dans les églises, ce ne sont pas du Agbadza, mais simple ment du “Tou me woè”. »
Selon lui, réduire l’Agbadza à la seule gestuelle de la danse revient à oublier toute la dimension historique, musicale et rituelle qui fait la richesse de ce patrimoine culturel. Aujourd’hui, s’il reste un symbole d’unité et de célébration au sein des communautés Ewé, l’Agbadza mérite également d’être compris et préservé dans toute sa profondeur culturelle.
Stan AZIATO










