À environ cinq kilomètres de la ville de Tsévié, au cœur de la préfecture de Zio, se trouve une communauté discrète mais profondément attachée à son histoire. Ici, à Bolou, les habitants partagent bien plus qu’un territoire : ils cultivent un patrimoine transmis de génération en génération.
Peuplé majoritairement d’Ewé, l’un des groupes ethniques dominants du Togo, le village est constitué de plusieurs familles qui vivent comme les enfants d’un même foyer. Modeste, authentique et courageuse, la population de Bolou s’est forgée une identité singulière autour d’une richesse inattendue : l’argile.

Si certaines localités du pays peuvent se targuer de posséder le phosphate, des sites touristiques ou encore des paysages naturels remarquables, Bolou, lui, tire sa fierté de la terre rouge qui repose dans son sous-sol. Une matière qui, pour les habitants, vaut de l’or.
Car ici, l’argile n’est pas une simple ressource naturelle. Elle est au cœur de la vie économique et culturelle du village. C’est avec elle que les femmes façonnent les pots et jarres qui ont fait la réputation de Bolou bien au-delà de ses frontières.

En dehors des travaux champêtres, la poterie constitue l’activité principale de la communauté. Un savoir-faire largement porté par les femmes, même si les hommes participent à certaines étapes du processus.
« À Bolou, la fabrication des pots et des jarres est notre patrimoine artisanal. C’est grâce à cette activité que nous nourrissons nos familles. C’est une affaire de génération. Nos aïeux, lorsqu’ils ont fui Notsé pour s’installer ici, ont découvert que l’argile était abondante. Ils ont commencé à fabriquer des pots et depuis, cette pratique s’est transmise jusqu’à nous », confie Mme Lamadokou Adjo, l’une des potières du village.
De l’argile aux pots
Dès les premières heures de la matinée, le calme du village est rythmé par les gestes précis des potières. Assises devant leurs habitations, elles travaillent la terre avec une dextérité remarquable.
La particularité de Bolou réside dans la fabrication entièrement manuelle des pots. Tout commence par l’extraction de l’argile, appelée en Ewé « Adaʋa », un terme qui signifie « folie ».
« Nous appelons cette argile “Adaʋa” parce que quelqu’un qui fait ce travail est souvent vu comme un fou à cause de la saleté. Et l’endroit où nous allons l’extraire est appelé “Adaʋa do me” », explique une potière.

Cette étape est généralement assurée par les hommes, car elle est particulièrement éprouvante. Ceux-ci aident leurs épouses potières, tandis que les femmes qui n’ont pas de mari doivent rémunérer des hommes pour extraire l’argile.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette matière première ne se trouve pas à la surface du sol. Pour l’obtenir, il faut creuser des puits pouvant atteindre entre trois et cinq mètres de profondeur.
Dans ces cavités étroites et sombres, seules des personnes expérimentées peuvent descendre. La tradition impose d’ailleurs des règles strictes, notamment l’interdiction de creuser horizontalement, afin d’éviter les effondrements.

Malgré ces précautions, les risques restent réels.
Il y a quelques jours à peine, un drame s’est produit sur un site d’extraction. Une femme enceinte a perdu la vie après l’effondrement d’un puits.
« Nous avons enterré récemment une femme qui est morte parce que la terre s’est effondrée sur elle pendant qu’elle extrayait l’argile. Nous avons également un blessé actuellement en soins au CHU Tokoin de Lomé », raconte un habitant du village.
Une fois extraite, l’argile est transportée jusqu’au village, séchée au soleil puis battue afin d’en retirer les impuretés. Les potières y ajoutent ensuite de l’eau et la malaxent longuement, parfois à la main, parfois avec les pieds, jusqu’à obtenir une pâte homogène.
Vient alors l’étape de la modélisation. Avec patience et précision, les femmes façonnent la terre pour lui donner différentes formes : marmites, jarres ou encore pots destinés à la cuisine traditionnelle.
Après plusieurs jours de séchage au soleil, les objets passent par l’étape du raclage. À l’aide d’outils rudimentaires, parfois une simple coquille d’escargot, les potières affinent les contours et donnent au pot sa forme définitive.
Pour renforcer leur solidité, les pots sont ensuite cuits au feu avant d’être brûlés avec des pailles et des feuilles de palmier. Une fois refroidis, ils sont nettoyés puis parfois peints pour les rendre plus attrayants.
En saison sèche, l’ensemble du processus prend environ six jours. En période de pluie, il peut durer bien plus longtemps.

Un marché qui alimente les villes
À Bolou, un marché est spécialement dédié à la vente des pots. Connu sous le nom de « marché de poterie de Bolou », il s’anime chaque vendredi pendant quelques heures seulement, généralement entre 6 heures et 9 heures du matin.
Très tôt, des acheteurs venus de plusieurs localités, notamment de Lomé, affluent vers le village pour s’approvisionner. La plupart sont des commerçants qui revendent ensuite ces produits dans la capitale à des prix plus élevés.
Une situation qui ne satisfait guère les potières.
« Ce travail est très dur. Mais lorsque les commerçantes de Lomé arrivent, elles cherchent toujours à payer nos pots à vil prix. Ensuite, elles les revendent beaucoup plus cher en ville. Nous faisons l’effort et elles prennent la plus grande part des bénéfices », déplore une potière.
Malgré tout, les habitantes de Bolou ne rejettent pas l’idée de moderniser leur activité. Dans le cadre d’un projet, les autorités ont installé des équipements destinés à mécaniser la fabrication.

Pour l’instant, ces machines restent cependant inutilisées.
« Les autorités nous ont installé un appareil pour qu’on abandonne la fabrication à la main, mais pour l’instant nous ne l’utilisons pas. Les autorités veulent d’abord nous former à son utilisation, donc nous attendons la formation », a confié Mme Lamadokou Adjo.
Malgré les difficultés et les risques liés au métier, la poterie demeure la principale source de revenus des familles du village.
Chaque jour, les femmes de Bolou continuent ainsi de modeler la terre avec patience et fierté. À travers chaque pot façonné, c’est toute une mémoire collective qui se perpétue, témoignant du lien profond entre la communauté et la terre qui la nourrit.
Stan AZIATO










