À Kamina, village niché dans les environs d’Atakpamé, le passé continue de battre au rythme du marteau sur l’enclume. Dans un atelier rudimentaire où la chaleur du charbon se mêle aux gerbes d’étincelles, la forge traditionnelle survit encore. Ici, le fer ne passe pas entre les mains d’une machine : il est chauffé, frappé, plié et façonné à la force des bras. Au milieu de ce décor d’un autre temps, le jeune forgeron Todji Koffi maintient en vie un savoir-faire ancestral.
À l’approche de son atelier, visité par la rédaction de Togopost, le premier contact est sonore : Clang ! Clang ! Clang ! Le marteau s’abat sur l’enclume. Le bruit se répète à un rythme régulier. À quelques mètres, le feu continue de crépiter dans un four alimenté au charbon. L’air est lourd. La chaleur se fait sentir sur le visage du jeune artisan.
Devant nous, Todji Kossi, un jeune forgeron d’une trentaine d’années, vient de sortir du feu un morceau de métal devenu rouge incandescent. Il le saisit fermement avec une pince et le dépose sur l’enclume. Le marteau reprend aussitôt son travail. Un coup, puis un autre. Entre ses tenailles, le morceau de fer commence à changer de forme.

Le fer façonné à la force des bras
Dans cet atelier, la fabrication d’un outil commence avec un morceau de fer. Todji Kossi utilise notamment des matériaux de récupération, comme des jantes de véhicules, qu’il se procure auprès de vendeurs spécialisés. Le métal est d’abord plongé dans le four. Il doit chauffer suffisamment pour devenir malléable. Lorsque sa couleur indique qu’il est prêt à être travaillé, le forgeron le retire rapidement.
Commence alors un ballet précis. Marteau après marteau, Todji Kossi frappe le métal encore rouge, le retourne, l’observe et recommence. Peu à peu, la matière informe devient une houe.

Un métier appris au prix de trois années de formation
Derrière cette apparente simplicité se cache un savoir-faire qui ne s’improvise pas. Comme beaucoup de métiers artisanaux, la forge s’apprend par la pratique, l’observation et la répétition. Todji Kossi a consacré trois années à sa formation avant de pouvoir s’installer à son propre compte. Aujourd’hui, la forge constitue son activité principale et son moyen de subsistance.
« Ce métier, je l’ai appris durant trois ans. Après la formation, j’ai encore fait quatre ans auprès de mon patron pour la pratique. Durant ce temps, mon patron m’aidait à préparer l’installation de mon propre atelier que vous voyez ici. Je fais plus de huit ans globalement dans ce métier. C’est avec ça que je me nourris ainsi que ma famille », a fait comprendre Todji Koffi.
Son parcours illustre aussi une réalité encourageante : la transmission de la forge traditionnelle ne s’est pas complètement interrompue. Des jeunes continuent de s’y intéresser et contribuent, à leur manière, à maintenir vivante une pratique héritée des générations précédentes.

Recycler le métal pour fabriquer des outils du quotidien
Dans cet atelier, la matière première n’est pas toujours un métal neuf. Le forgeron utilise notamment de la ferraille récupérée, dont des jantes de véhicules, achetées auprès de vendeurs spécialisés.
Une fois transformé, le métal retrouve une seconde vie sous la forme d’outils indispensables aux activités quotidiennes, notamment agricoles. Les produits fabriqués sont souvent la pioche, la daba, le couteau ou encore la hache, entre autres.
Ces objets sont habituellement vendus en gros et au détail dans les marchés des villages environnants. Pour l’artisan, chaque pièce vendue représente à la fois le fruit de plusieurs heures de travail et une source de revenus.
« Il y a des touristes et des commerçants de Lomé, etc., qui viennent ici à Kamina pour acheter les objets. Mais le plus souvent, nous les amenons aux marchés environnants, notamment le marché de Lilicopé », affirme-t-il.
Quand la matière première vient à manquer
Mais derrière la beauté de ce savoir-faire se cachent des difficultés bien réelles. La principale reste l’accès à la matière première. Le fer n’est pas toujours disponible en quantité suffisante. Sa rareté peut ralentir la production et compliquer le fonctionnement de l’atelier. À cela s’ajoutent les exigences physiques du métier : chaleur intense, effort répétitif et longues heures passées à manier des outils lourds.
« Parfois, nous cherchons la matière première en vain, et cela nous empêche de travailler. Parfois, on en trouve en abondance jusqu’à manquer de sous pour l’acheter. Au-delà de ça, il y a la fatigue. C’est un travail qui épuise. Et quand on est fatigué, il est déconseillé de prendre des produits parce qu’en le faisant, le forgeron perd, à la longue, sa capacité à faire le travail. Donc, c’est mieux de laisser l’organisme lui-même récupérer quand on est fatigué », a-t-il également fait comprendre.
Il est donc clair que la forge traditionnelle est un métier exigeant, qui demande autant de résistance physique que de patience et de précision.

La forge traditionnelle, plus qu’un métier, un héritage ancestral
À Kamina, la forge est finalement bien plus qu’une activité génératrice de revenus. Elle constitue une parcelle du patrimoine artisanal local. En continuant à chauffer le fer au charbon, à le poser sur l’enclume et à le façonner à coups de marteau, des artisans comme Todji Kossi perpétuent un savoir-faire qui aurait pu disparaître face à la mécanisation et aux nouvelles techniques de fabrication.
Leur travail rappelle qu’un patrimoine ne se conserve pas uniquement dans les musées. Il peut aussi vivre dans un atelier, dans des gestes répétés chaque jour et dans la transmission d’un métier à la jeune génération.
À Kamina, tant que le feu continuera de rougir le fer et que le marteau résonnera sur l’enclume, la forge traditionnelle aura encore une voix.
Stan AZIATO










