Ils promettent des gains rapides, une réussite sans diplôme et une revanche sur la précarité. Derrière les écrans de smartphones et les salles climatisées des bookmakers, les paris sportifs séduisent massivement la jeunesse togolaise. Mais derrière l’espoir de « gagner gros » se cache une réalité plus sombre : endettement, addiction, décrochage scolaire, conflits familiaux. Enquête sur un phénomène devenu un véritable enjeu social, qui touche désormais aussi les mineurs.
Samedi 10 janvier 2026. Jour de quarts de finale de la CAN Maroc 2025. La Côte d’Ivoire, tenante du titre, affronte l’Égypte. Pour des millions d’Africains, c’est un grand rendez-vous sportif, un moment de passion et de fierté. Pour Vivien, jeune plombier togolais, ce match représente bien plus qu’un simple spectacle.
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Vivien ne regarde pas la rencontre pour le plaisir du jeu. Il y voit une opportunité. Celle de décrocher enfin le « gros gain » qui pourrait changer sa situation. Son objectif est précis : gagner au moins 500 000 francs CFA pour financer une moto et développer son activité. Convaincu que la Côte d’Ivoire est favorite, il décide de miser gros. Très gros. Plus de 100 000 francs CFA, toute la somme qu’un client lui a confiée pour acheter du matériel sur un chantier.
Le pari est placé sur la plateforme 1XBet. Les minutes s’égrènent. L’espoir grandit. Puis le couperet tombe : la Côte d’Ivoire est éliminée par l’Égypte. En quelques secondes, le rêve s’effondre. L’argent disparaît. La réalité rattrape Vivien.
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« J’ai tout misé parce que je voyais la Côte d’Ivoire favorite. Depuis le début de la CAN Maroc 2025, je gagnais de petites sommes. Mais ce match, je le sentais. Je pensais que c’était le bon », confie-t-il, abattu. Aujourd’hui, Vivien est face à un mur. Il a perdu l’argent de son client, ne sait pas comment honorer son engagement et redoute les conséquences.
Son histoire est loin d’être isolée. Elle illustre une mécanique bien connue des paris sportifs : l’illusion du contrôle, la croyance que la connaissance du football suffit à battre le hasard. Beaucoup de jeunes se persuadent qu’en analysant les équipes, les statistiques ou la forme des joueurs, ils peuvent prédire l’issue des matchs. En réalité, les plateformes sont mathématiquement conçues pour gagner, et non pour enrichir les parieurs.
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Paris sportifs : un business florissant sur le dos de la jeunesse
Les paris sportifs consistent à miser de l’argent sur le résultat d’événements sportifs ( football, basketball, tennis, entre autres ) en échange d’un gain potentiel proportionnel à la mise et à la cote proposée. Ils se pratiquent aussi bien en ligne, via des applications mobiles et des sites web, que dans des points physiques, de plus en plus visibles dans les villes togolaises.
À l’échelle mondiale, des plateformes comme Betclic, Winamax, 1XBet, PremierBet, MelBet ou Betwinner dominent le marché. Au Togo, PremierBet, 1XBet et MelBet figurent parmi les plus populaires. Leur succès repose sur une stratégie bien huilée : publicité agressive, bonus attractifs, témoignages de « grands gagnants » et accessibilité totale via le smartphone.
Les exemples de gains spectaculaires entretiennent le mythe. En Europe, certains parieurs sont devenus célèbres pour avoir remporté des sommes astronomiques avec des mises dérisoires. En 2022, un parieur surnommé Maes92 a gagné près de 700 000 euros avec un pari combiné de 21 matchs de tennis. Un autre a transformé 12 euros en plus de 300 000 euros. Ces histoires, largement relayées sur les réseaux sociaux, nourrissent l’espoir d’une réussite fulgurante.
Au Togo, ces récits circulent de bouche à oreille, renforçant l’idée que « ça peut arriver à n’importe qui ». Pedro, jeune graphiste togolais, se souvient de sa première expérience. « J’ai commencé en classe de première. J’ai misé une partie de mon écolage sur un match Barça–Real. Quand le Barça a marqué à la 93e minute, j’ai gagné une grosse somme pour moi à l’époque. Ça m’a marqué. »
Depuis, Pedro continue de jouer. Il gagne parfois, perd souvent. Comme beaucoup, il est pris dans un cycle où chaque gain alimente l’envie de rejouer, et chaque perte pousse à tenter de se refaire. Car c’est là que réside le cœur du problème. Les paris sportifs ne sont plus perçus comme un loisir, mais comme un moyen de subsistance, voire un projet de vie.
Une addiction silencieuse, jusqu’aux mineurs
Au fil du temps, le phénomène a pris une ampleur inquiétante. Les salles de paris sportifs, notamment à Lomé, sont devenues de véritables lieux de rassemblement pour les jeunes. On y croise des étudiants, des apprentis, des chômeurs, mais aussi des élèves encore en uniforme.
L’addiction ne touche plus seulement les majeurs. Elle s’étend aux mineurs. Junior, rencontré dans une salle de PremierBet, raconte comment il a commencé. « J’accompagnais mon grand frère. Les amis à l’école jouent aussi. Après les cours, on vient ici. Quand mes parents me donnent de l’argent, je garde une partie pour jouer. »
Pour ces adolescents, le jeu devient rapidement une habitude. Certains basculent vers les plateformes en ligne, plus discrètes et accessibles à toute heure. Un smartphone, une connexion Internet, et le pari est lancé. Aucune barrière réelle ne les empêche de jouer. Les mécanismes de contrôle de l’âge restent largement inefficaces.
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Les conséquences sont multiples. Sur le plan scolaire, certains élèves décrochent, passent plus de temps à suivre les matchs qu’à réviser. Sur le plan familial, les tensions se multiplient. Psychologiquement, l’addiction entraîne stress, frustration et parfois dépression.
« Quand un enfant continue de jouer aux paris sportifs, il compromet sérieusement son avenir », alerte le Dr Emmanuel Sogadji, président de la Ligue des consommateurs du Togo. Pour lui, le phénomène constitue un danger majeur pour la jeunesse. Sans encadrement strict et sans politiques publiques dissuasives, les bookmakers risquent de transformer l’espoir de réussite en une spirale d’échecs.
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Un enjeu social majeur, au-delà du jeu
Derrière l’image moderne et ludique des paris sportifs se cache une réalité sociale préoccupante. Dans un contexte marqué par le chômage, la précarité et le manque d’opportunités économiques, les bookmakers exploitent une vulnérabilité profonde : le besoin de réussir vite, de sortir de la pauvreté sans attendre.
Pour beaucoup de jeunes, parier devient une alternative illusoire à l’emploi, à la formation ou à l’entrepreneuriat. Or, les statistiques sont implacables. Sur le long terme, la majorité des parieurs perdent plus qu’ils ne gagnent. Les rares gagnants servent surtout de vitrine marketing à un système fondamentalement déséquilibré.
La question n’est donc plus seulement celle du jeu, mais celle de la protection de la jeunesse. Régulation stricte, contrôle de l’accès des mineurs, sensibilisation dans les écoles, accompagnement psychologique, autant de pistes évoquées par les acteurs de la société civile, mais encore insuffisamment mises en œuvre. Sans une action forte des pouvoirs publics, les paris sportifs continueront de prospérer sur le désespoir et les rêves brisés. Comme Vivien, comme Pedro, comme Junior, des milliers de jeunes risquent de confondre chance et avenir. Et dans cette confusion, c’est toute une génération qui pourrait perdre bien plus qu’un pari : son temps, ses repères et ses perspectives d’avenir.
Stan AZIATO


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